La légende des pandas

Il n’y a pas si longtemps, les bambous de l’Est cachaient un village aussi petit que prospère. Chaque jour on y voyait défiler des mandarins en palanquins de soie, des moines en procession, des nuées d'accrobates et de gens du commun. Si les badauds se pressaient ainsi c'était pour admirer, selon l’expression même des lettrés, les perles dans leur écrin de jade. Ils voulaient parler, bien sûr des pandas dans la forêt. 

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En ce temps-là les pandas faisaient penser à de gros nuages, blancs comme la première neige et doux comme des chatons. Ils batifolaient avec les enfants du coin et s’endormaient paisiblement dans les jardins. Devant ce spectacle, les citadins s’extasiaient, les poètes déclamaient de lourds sonnets, les dames soupiraient, les villageois se frottaient les mains.

"Un bon spectacle s’apprécie mieux l’estomac plein!"

"Une tête de canard épicée mon bon seigneur?"

"Des pâtes aux sésames pour avoir de beaux enfants!"

"Mouton aux intestins fourrés, le meilleur de la contrée!".

Tout cela était joliment gai. Seuls les peintres s’agaçaient, car comment peindre tant de blanc quand on n’a que de l’encre noire à se mettre sous la dent?

La renommée du village grandissait, les habitants s'enrichissaient, et de drôles de choses commencèrent à arriver. Les gracieuses dames regardaient les oursons en se demandant comment gagner un teint si blanc; "c’est dans leur coeur peut-être, murmuraient-elles. Coeur de panda aux pousses de bambous ferait un met précieux".

A leurs côtés les fonctionnaires gonflaient la poitrine en contemplant les grands mâles; "comme cette fourrure rehausserait bien ma robe de diplômé. Ne dit-on pas, pour les habits, que rien ne vaut les neufs?".

Avec cela et tant et tant de regards en coin que les pandas finirent par s’inquiéter. Ils s’enfoncèrent bien loin dans la forêt, jusqu’aux frontières du royaume de Maître Tigre. Crocs et griffes leur inspiraient moins de peur que l’avidité des hommes.

Les villageois les regrettèrent beaucoup. Plus de pandas, plus de curieux, il fallait retourner aux champs et trimer pour manger. Les hommes se mirent en vain à dresser des pièges et à chercher des traces dans la forêt.

La seule qui comprenait les ours blancs, la seule qui les rencontrait chaque jour dans l’ombre verte des bambous étaient la jolie Xia, la petite fille du forgeron, joyeuse, insouciante, et trop bavarde pour ne pas se dévoiler. 
Son frère qui n’aimait ni le feu, ni la sueur ni le fer y vit une belle aubaine; suivre secrètement Xia dans la forêt, trouver un jeune panda et le tuer serait une affaire vite menée. Un coeur frais et une pelisse se paieraient à grands coups d’or et de riz blanc, et plus besoin de travailler.

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Le perfide cajola la fillette et lui offrit un nouveau jouet, une libellule de bambou qui volait haut dans le ciel quand on la lâchait. Xia ravie courut la montrer à ses amis de la forêt.

La fillette ne vit pas qu’une ombre la suivait. Comme elle jouait avec trois oursons, le frère s’accroupit silencieusement, banda son arc, visa le plus blanc et tira. La corde fit un bruit étrange en claquant, un bruit qui n’avait rien à faire là. Xia l’entendit et comprit qu’un grand danger guettait. Elle se jeta sur les pandas et les entoura de ses bras. La flèche lui brisa le coeur et elle s’effondra. La libellule de bambou retomba doucement sur sa poitrine. Le frère frappé d’horreur s’enfuit en hurlant dans la forêt, dans le royaume sanglant du tigre qui l’attendait.

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Les oursons tremblants secouèrent un peu leur petite amie, la léchèrent, lui offrir des jeunes feuilles, mais n’en tirèrent pas un rire. Ne sachant que faire ils la laissèrent là pour aller chercher les anciens. Pendant ce temps, le forgeron cherchait Xia qui ne rentrait pas. Il trouva sa petite sans vie dans l’ombre verte, et compris trop vite ce qui s’était passé. Ses larmes déchirèrent la forêt. Il n'entendit pas les gémissements de douleur des pandas cachés dans l'ombre qui l'observaient.

Le lendemain, jour de funérailles, une triste procession se présenta aux portes du village. Tout les pandas, fantômes de douleur, s’assemblèrent autour du corps fragile de Xia. Personne ne pensa à les pourchasser et hommes et bêtes mélèrent leurs pleurs devant le bûcher funéraire. 

Comme c’était l’usage alors, les pandas marchèrent dans la cendre pour accompagner Xia aux limites du monde, et leurs pattes se teintèrent de deuil. Ne pouvant supporter les adieux déchirants du forgeron, ils se bouchèrent les oreilles, et cachèrent leurs yeux pleins de larmes. Un masque de détresse s’inscrivit sur leurs museaux si blancs. Le souvenir de Xia ne devait jamais s'oublier.

Au crépuscule, les pandas devenus noir et blancs repartirent sans bruit dans les bambous et on ne les vit plus jamais. 

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Les photos ont été prises pendant les jardins de lumière du jardin botanique de Montréal en octobre 2013.