Avis aux âmes sensibles...
Ce conte est un défi, dans le genre "même pas cap' de faire une histoire gothique avec plein de sang et pas de gentils". Il faut quand être un peu bizarre pour lancer des défis pareils...
Voici donc du sang, des méchants, des cimetières, des corbeaux et un unhappy ending. Bref, ce n'est pas pour les enfants... D'ailleurs...
Il était une fois deux familles voisines qui avaient deux enfants charmants, deux anges de porcelaine qui se croisaient au square. Leurs parents s’invitaient, leurs nourrices échangeaient les secrets du logis, et les enfants jouaient. De parties de cache-cache en marelle, il y eut un baiser échangé sur la joue. Cela fit grand bruit. Les nourrices furent renvoyées. On confia la fillette à une gouvernante desséchée, mais française, et le petit garçon partit pour les couloirs sombres d’un pensionnat anglais.
Amy devint la plus exquise demoiselle de Galway, un délice de rubans et de dentelles. Elle faisait danser son ombrelle dans les allées du square, brisait les cœurs des hommes du comté et recevait tant de poèmes et tant de boîtes de chocolat qu’on n’avait plus besoin de bois pour se chauffer, et plus besoin de cuisinier pour les repas.
Percy revint un jour d’Angleterre, aussi beau que jamais, mais sombre, mais pâle et silencieux. Il salua son ancienne voisine sans même la reconnaître. Elle, troublée, se retourna pour suivre son étrange parfum, un peu salé, un peu d’acier, et oh, cette tache rouge sur sa manche.
Voilà un jeune homme convenable, un garçon que nous devrions inviter à dîner, souffla la mère qui pensait qu’elle avait une fille à marier.
Aussitôt, l’invitation fut lancée. Ce serait une belle soirée. Pour conjurer l’hiver, on aurait du rôti, des châtaignes et des fruits confits. Amy passa trois jours à choisir sa toilette.
Voilà le tableau. La mère accueille les invités dans une robe sobre de taffetas gris. Elle apprécie que l'autre mère soit également en gris, la beauté de sa fille n’en est que plus certaine. Les hommes sont naturellement, en noir, et Amy est déçue. La chemise de Percy est désespérément blanche, la petite tache a disparu. Et comment faire la conversation, quand les invités sont plus muets que des tombeaux? Elle tente bien de charmer Percy en lui présentant sa perruche, une boule de duvet vert qui aime déclamer des poème romantiques dégoulinants de toujours et de jamais plus. Le jeune homme hausse à peine les épaules. Il préfère les corbeaux. Avec ce haussement d’épaule, Amy tombe définitivement amoureuse.
Jolie scène n’est-ce pas? A partir de ce jour, Amy mit tout en oeuvre pour séduire son ténébreux voisin, si bien qu’on murmura que s’était indécent. Elle s’en moquait, ne quittait plus des yeux la fenêtre d'en face, ne dormait plus, ne berçait plus ses poupées, ne passait plus des heures à trier ses jupes de satins.
Elle découvrit que Percy sortait parfois la nuit, en prenant bien garde à ne pas se faire remarquer. C’était toujours les nuits où le vent du Nord soufflait. Il se faufilait dehors, pâle et les traits tirés, et revenait des heures plus tard, la tête haute et le pas léger.
Amy n’osait imaginer où les jeunes hommes se rendent, seuls et la nuit en grand secret, mais elle voulut suivre son bien aimé au nouveau vent du Nord. Sitôt les lumières éteintes, Percy se glissa dehors, et elle marcha sur ses traces. Elle s’était enveloppée d’une large couverture noire qui masquait ses dentelles. Le jeune homme et son étrange ombre amoureuse passèrent devant la cathédrale de Notre Dame qui est peut être au paradis, et sous la grande arche espagnole. Des femmes trop maquillées interpellèrent Percy entre Abbey Gate Street et Salmon Bridge, et Amy eut peur qu’il ne s’arrête là. Mais le jeune homme continua, lui fit franchir le fleuve Gaillimh. Les petits souliers d’Amy la faisaient souffrir, et son cœur battait. Elle faisait bien du bruit, mais pas une seule fois, pas une seule, Percy ne se retourna.
Il s’arrêta enfin devant une grille sinistre, un cimetière populaire coincé entre le fleuve et un orphelinat. Le vent y soufflait plus furieusement qu’ailleurs, faisant grincer les grilles et gémir les nouveaux morts. Il fallait suivre Percy dans le cimetière, mais le courage d’Amy l’abandonna. Elle se laissa tomber sur la terre glacée, cachée par l’obscurité, incapable de bouger, incapable de rentrer.
Combien de temps avait passé quand Percy passa devant Amy, l’air joyeux et sans la voir? Il avait sur le cou, si belle, une minuscule goutte de sang. La jeune femme le suivit en tremblant comme il prenait le chemin de leurs maisons, et rentra discrètement dans sa chambre fleurie. De la nuit elle ne dormit pas. Au matin elle avait les yeux lourds, la peau plus blanche qu’accoutumée, et chose plus étrange encore, elle noua sur son coup un petit ruban noir. Ce jour-là Percy lui sourit dans le square.
A chaque vent du Nord, Amy suivait secrètement Percy jusqu’à la grille du cimetière, l’attendait dans l’obscurité, et guettait les jolies taches rouges qui l’habillaient. Pour chaque goutte de sang elle se parait de noir, dentelles d’Andalousie, ruban de deuils, éventail de velour. Elle n’eut bientôt plus besoin de s’envelopper de couvertures pour se fondre dans la nuit. Ses parents étaient bien inquiets.
Comprenez donc docteur, la pauvre enfant maigrit, pâlit et surtout, surtout elle s’habille comme une veuve, elle n'a même pas vingt ans. La semaine dernière, le chat a dévoré sa perruche préférée. Il y avait du sang partout, et des petites plumes vertes déchirées. Et bien Amy, pauvre chérie, n’a pas pleuré, et oh seigneur, elle a réclamé un corbeau!
Le docteur parla d’un mal des jeunes filles en âge de se marier et prescrivit des gouttes de mercure, qu’Amy ne prit jamais.
Depuis qu’elle était sombre, Percy la cherchait dans les allées désertes du square, s’asseyait parfois auprès d’elle et lui tenait la main en disant des poèmes. Ce n’était pas des sonnets en amour et jamais, mais des rimes troublantes qui célébraient la beauté bleue de jeunes noyées, les voix salissantes des curés et le sang frais des enfants délaissés. Alors, Amy baissait les yeux en murmurant, Mon amour, j’aimerais bien danser. Comme ils valsaient dans le kiosque abandonné!
Un jour que le vent du Nord entremêlait leurs boucles sombres, Percy se pencha vers Amy, et posa presque un baiser sur sa joue froide, un baiser qui disait Je connais un cimetière où il fait bon danser.
Cette nuit là, pour la première fois, Amy et Percy firent le chemin main dans la main. Les tours de Notre Dame, l’arche branlante, le pont rouillé les regardèrent passer. Ils ouvrirent doucement la grille du cimetière et flânèrent entre les caveaux et les saules penchés. Le cimetière s’étendait jusqu'aux rives du fleuve, la lune brillait. Percy ramassa un bouquet de violette sur une tombe fraîche et l’offrit à Amy. C’était vraiment joli, charmant, et romantique comme dans un livre d’image.
Un sanglot
étouffé les tira de leur idylle. Un petit enfant priait sous un ange de pierre.
Deux paragraphes autocensurés
Amy l’embrassa en riant.
Ils se marièrent le lendemain, vécurent heureux et...
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