Jeudi 21 mai 2009

 

Petite histoire de bric et de broc assemblée en visitant (sous la pluie!) le palais impérial de Kyoto.
 

Vie et mort d'un empereur

 


Il y a bien longtemps, en un lieu très lointain, régnait un empereur. Sa vie était paisible, de cérémonies en ambassades, de jeux du palais en banquets.


En ces temps là, les démons parcouraient encore la Terre. Ils leur arrivaient de jeter le trouble dans le pays, dévorant un enfant ici ou là. Alors, l'empereur revêtait ses plus beaux habits, et l'air grave, partait consoler les endeuillés. Il promettait de les protéger, rentrait chez lui, prenait un pinceau de soie, une feuille d'or et rédigeait une nouvelle loi. Les soldats s'activaient et les démons demeuraient.


Le seul endroit où ils ne pénétraient jamais était le palais de l'Empereur, gardé par quatre portes aux huit piliers flamboyants. Et voilà qu'une chose terrible arriva. La foudre frappa la porte de l'Est, qui s'embrassa aussitôt. L'incendie se propagea à la porte de l'Ouest. Tous les hommes valides de la ville le combattirent sans réussir à sauver la porte du Sud. Le feu ne s'éteignit que lorsque la porte du Nord fut entièrement consumée. Les protections du palais étaient tombées.





On ordonna aussitôt la construction d'une nouvelle enceinte, en tout point identique à l'ancienne. Tous les soldats de l'empire se rassemblèrent autour du palais. S'ils repoussèrent des démons, l'empereur ne le sut jamais. Pour lui, rien n'avait changé.


Pourtant, il se mit à avoir de drôles d'idées. Et si les dieux avaient frappés son palais pour le prévenir d'un malheur imminent? Et si les démons attaquaient? Et s'il mourrait?


Plus l'empereur y pensait plus il s'inquiétait. Il aurait voulu qu'on lui dise qu'il ne mourrait jamais, ou du moins pas avant de longues années. Mais à qui s'adresser pour être ainsi consolé? Les guerriers le mépriseraient et les moines lui riraient certainement au nez. Quant aux serviteurs, il n'était pas autorisé à leur parler.


Dans son désarroi, l'empereur consulta vers les trois trésors impériaux. Le premier trésor, la carpe de l'éternelle sagesse, nageait dans le bassin de jade au centre du palais. L'empereur lui demanda quel jour de quelle année et comment il mourrait. Le poisson tourna cent et mille fois dans le bassin en riant et ne répondit pas. L'empereur dépité se tourna vers le deuxième trésor, le miroir du soleil scellé dans le pavillon de cuivre. Il n'y vit que son mince reflet, qu'il trouva bien pâle et fatigué. Le troisième trésor, le sabre du héron, reposait dans le temple de pierre. L'empereur voulut l'interroger, mais il tremblait si fort qu'il se coupa le doigt sur la lame acérée. Le sang lui parut un mauvais présage et il se trouva mal. On le ranima difficilement à grand renfort d'encens. A compter de ce jour il refusa de sortir, d'officier dans les cérémonies, de recevoir des ambassadeurs et même de jouer. A quoi bon commencer quelque chose pensait-il, si à chaque instant la mort doit m'arrêter?


L'impératrice tenta par mille stratagèmes de divertir son époux. Elle fit mettre des grillons et des lucioles dans son jardin. La journée le palais résonnait du chant de l'été, et la nuit il s'égayait de millions d'étoiles palpitantes. L'empereur s'en trouva un peu calmé.




Quand les premiers froids arrivèrent, les insectes disparurent et l'empereur les pleura amèrement. Qu'elle était courte, la vie, et comme il était injuste qu'il en fut ainsi!


Pourtant répondit l'impératrice, en un été les grillons ont chanté chaque jour et les lucioles brillé chaque nuit, emplissant le palais d'une étrange beauté. Cela n'est pas si mal pour de petites vies.


Ces paroles firent grande honte à l'empereur, lui qui n'avait rien fait pendant de si longues années. Si, comme il le craignait, il venait à mourir maintenant, que dirait-on de lui ? Rien peut-être, ou si peu. Aussitôt, il fit venir ses ministres, ordonna sept cérémonies pour la semaine à venir, peignit quatre grillons. Comme il tenait encore son pinceau de soie à la main, il pensa soudain à ses sujets qui demeuraient au-delà du palais. Il ordonna que toutes les portes du pays soient peintes du rouge que craignent les démons, afin que chacun vive en paix.


Depuis, les siècles ont passés, l'empereur est mort et oublié. Seuls les plus érudits savent quelque chose de lui. Mais dans chaque village, on trouve encore ses portes rouges que les démons ne peuvent supporter.  

 

Par Twinkle - Publié dans : Contes d'écume et de pluie - Communauté : Le champ du monde
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